Les bienveillantes
Ecrit par Abulurd le 2008-05-24
Roman de Jonathan Littell
Zu Befehl Herr OberSturmbannfuhrer !
Oulah là, un prix Goncourt. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de m’attaquer à ce pavé de l’élitisme littéraire, moi qui, vous le savez maintenant, ne conçoit pas un livre sans Legolas et sans Hyperespace.
Qui plus est, cette brique de chantier de 1500 pages est écrite dans un style bien particulier, faits de longs paragraphes sans respirations, sans retours à la ligne, des dialogues qui s’enchaînent dans la continuité du texte, avec certaines phrases qui durent des heures, peuvent décrire plusieurs scènes à la fois, et même passer de l’imaginaire au réel (un peu comme ce que je viens de faire...). On a vraiment l’impression d’assister à la retranscription brute de fonderie de l’interview d’un vieil allemand qui commencerait le matin et se terminerait le soir au crépuscule.
Mais assez de la forme, revenons au fond du sujet. Ce vieil allemand ne nous raconte pas sa vie de guichetier à la poste dans les années 70, que nenni, il nous narre son histoire d’officier SS pendant la 2nde guerre mondiale. Et pas n’importe quel officier, non, Littell nous l’a gratiné son personnage, évidemment en le faisant participer aux affaires les plus polémiques de cette époque. D’abord en Russie, au sein des Einsatzgruppen chargés de «nettoyer» les lignes arrières allemandes, puis bien-sûr avec le système concentrationnaire nazi et la Endlosung. On se retrouve la plupart du temps au cœur de la machinerie et de la bureaucratie SS, et même de l’état Nazi, à essayer de résoudre des problèmes de n’importe quel fonctionnaire, sauf que justement, ces problèmes n’ont rien de normaux : comment déplacer 50 000 juifs vers les camps de travail sans qu’il n’en meure trop ? Comment concilier solution politique (extermination) et optimisation économique (main d’œuvre serviable et utile) ? C’est là tout le paradoxe et le génie du roman, outre le fait de nous montrer l’Histoire de l’intérieur, du côté des bourreaux et des monstres. C’est surtout de mêler horreur et barbarie avec formulaires et promotions de bureau, une introspection furtive dans un bureau de poste où les victimes feraient office de courrier. (euh... c’est bon là, t’as perdu tout le monde, arrête).
Des reproches ? Oui, quand même. L’avalanche de termes que l’on n’est pas censés connaître (on est pas tous des experts de l’histoire de la SS non plus !!). Tiens, le premier qui me donne la différence entre le WVHA et le RSHA gagne euh… ben la bonne réponse. Et même s’il y a un glossaire, même si les grades sont expliqués, trop de termes sont laissés tels quels en allemand (et moi, j’ai pris espagnol seconde langue parce que j’étais fainéant) même s’il est vrai que cela participe encore plus à l’immersion. Enfin un aspect que je n’ai pas trop aimé car il ne sert pas le récit je trouve, c’est l’amour incestueux du personnage et ses perversions intimes (c’était déjà assez sombre et glauque comme ça, pas la peine de rajouter une couche).
Bref, dérangé et dérangeant, pervers, malade, violent, schizophrène, dégoûtant, gore même, pornographique parfois, sombre et désespéré... mais terriblement passionnant.
2006
Aux éditions Folio
Prix Goncourt, Grand Prix du roman de l'Académie française.
Commentaires
- WVHA : Wirtschafts-Verwaltungshauptam (Office Central de l’Administration et de l’Économie)
RSHA : Reichssischerheitshauptamt (Office central de la sécurité du Reich)
Mais as-tu réussi à le lire jusqu'au bout ?
J'ai fait un sondage dans mon entourage, je n'ai trouvé que 3 personnes sur au moins une trentaine qui ont réussi à le terminer. Pour moi ce livre est une opération éditoriale remarquablement réussie : tout le monde a acheté ce livre, il trône dans la bibliothèque d'un nombre étonnant de gens, mais quasiment personne n'a réussi à le lire en entier. Et peu on dépassé les 100 premières pages. Même les germanistes motivés ont craqué face aux sigles allemands et à la longueur du texte, pour ne pas dire son côté illisible...
Sur ce thème important, à noter la parution récente de La Seconde Guerre mondiale, sous la direction de Claude Quétel, aux Editions Larousse. Pour les historiens, on peut signaler dans la collection Folio Histoire de Gallimard l’édition définitive, complétée et mise à jour de La destruction des Juifs d’Europe, de Raul Hilberg, ouvrage majeur dans l’historiographie de la Shoah. - Déposé par Anne-Claire le 2008-06-09 12:38:41
- Gagné !
sinon, effectivement, je me suis battu pour dépasser les 100 premières pages, c'était vraiment abrupt. Mais bizarrement, j'ai quand même été pris dans la suite... - Déposé par Abulurd le 2008-06-09 23:23:17






